Jazz Vision casse les codes et franchit les frontières de genre : le jazz comme culture vivante, branchée sur le hip-hop, l'électro et la soul, jamais comme une relique.
Londres, la ville qui a remis le jazz sur le dancefloor.
Ezra Collective, ou la preuve par le Mercury.
Du sample au standard : éloge du vol.
Comment financer un album ? Aides, dossiers, crowdfunding.
1959 contre 2026, le match piégé.
Mains, voix, lumière : le jazz en grand.
Marciac, 1 200 âmes, capitale du jazz.
Où sortir, où le jazz se danse encore.
Le Lindy Hop, le jazz qu'on danse.
Adèle Viret, le violoncelle qui surprend.
Faut-il passer par le conservatoire ?
L'atelier d'écriture, un exercice par numéro.
Cinq disques réels qui résument notre ligne.
Miles & Juliette, et la vie d'un jazzman d'aujourd'hui.
La parole d'un·e artiste, sans filtre ni politesse obligée.
Ce que la musique répare, du bloc opératoire à la néonatalogie.
Le jazz né du mauvais côté de la loi, et un livre, en juin.
Chaque numéro, un objet. La tribu, pas l'audience.
On l'entend partout, comme une évidence : « je n'aime pas le jazz ». Étrange, pour une musique qui, des années 1960 aux années 1980, passait à la radio, faisait danser et remplissait les salles. Que s'est-il passé pour qu'elle bascule, dans l'imaginaire, du côté de l'intimidant, de l'élitiste, du savoir réservé à quelques initiés ? Ouvrons le dossier : coupable, ou non coupable ?
Notre verdict tient en un mot : malentendu. On n'a pas cessé d'aimer le jazz, on a cessé de le reconnaître. Il a changé de salle, de nom et de visage. Il bat dans le hip-hop, la house, la soul, dans un sample, dans une vidéo de batterie vue un million de fois.
Au cœur du jazz, il y a l'improvisation. Et si c'était surtout une façon de vivre ? Aimeriez-vous que tout soit planifié, minute par minute ? Aimez-vous les surprises ? Improviser, c'est ne pas prédire l'instant qui vient : faire de la place aux rencontres, aux émotions, se laisser surprendre.
Ce magazine ne défend pas une chapelle. Premium parce que l'objet compte. Jeune parce que c'est là que ça se réinvente. Le n°0 que vous tenez est imparfait, partial, et fier de l'être. C'est un début.
Tomorrow's Warriors, programme fondé pour ouvrir le jazz aux jeunes et aux musiciennes, a servi de tremplin à presque toute une génération : Shabaka Hutchings, Nubya Garcia, Moses Boyd, Theon Cross. Des collectifs comme Steam Down, à Deptford, en ont fait une fête hebdomadaire où l'on danse autant qu'on écoute.
En 2018, le DJ Gilles Peterson enregistre la scène en trois jours et la publie sur son label Brownswood : We Out Here. Le disque, et son documentaire, révèle un son nourri « de la jungle, du grime et du hip-hop de la ville autant que de l'héritage du jazz ». La frontière entre les genres n'y est pas franchie : elle n'a jamais existé.
Ce qui frappe, sur place, c'est l'âge du public. Vingt-cinq ans de moyenne, des corps qui bougent, des téléphones qu'on oublie de sortir. On est loin du concert-musée où l'on applaudit poliment après chaque solo.
Le modèle économique suit : on presse ses propres vinyles, on remplit des salles, on tourne. Le streaming ? Une carte de visite, pas un salaire.
Le reste est connu : Ezra Collective, passé par les mêmes ateliers, remporte le Mercury Prize en 2023. Le batteur Femi Koleoso, en recevant le trophée, ne parle pas de lui mais des programmes qui financent la pratique musicale des jeunes, la phrase fait le tour de la presse britannique.
La leçon, pour qui regarde la France : le public existe, jeune et nombreux, dès qu'on cesse de présenter le jazz comme un savoir réservé. Le live se concentre, l'objet se vend, la communauté revient. Il suffit d'ouvrir la porte, et de ne plus la garder. (Faits : Brownswood / We Out Here ; Mercury Prize 2023.)
Ezra Collective s'est formé dans le sillage de Tomorrow's Warriors, autour des frères Femi et TJ Koleoso. Leur musique assume tout : afrobeat, highlife, reggae, hip-hop, jazz, sans hiérarchie ni complexe.
C'est précisément ce refus des cases qui, le 7 septembre 2023, leur vaut de devenir le premier groupe de jazz à remporter le Mercury Prize, pour Where I'm Meant to Be. Une première en plus de trente ans d'existence du prix.
Sur scène, ce soir-là, Femi Koleoso ne tire pas la couverture à lui. Il dédie le prix aux structures qui financent la pratique musicale des jeunes :
Le message colle au groupe : le jazz comme service public et comme fête, pas comme musée. Ezra remplit aujourd'hui des salles que bien des groupes de rock envieraient.
La leçon, pour un magazine : la frontière de genre était dans la tête des programmateurs, pas dans celle du public.
Avant d'être un patrimoine, le jazz fut une contrebande. Le hip-hop l'a compris très tôt : dès 1991, A Tribe Called Quest engage le contrebassiste Ron Carter pour The Low End Theory, « on voulait ce son de basse droit », dira Q-Tip. Deux ans plus tard, le rappeur Guru pousse la logique avec Jazzmatazz (1993), enregistré avec Donald Byrd, Roy Ayers et Branford Marsalis.
La filiation ne s'est jamais interrompue. En 2012, le pianiste Robert Glasper publie Black Radio, qui fond jazz, soul et hip-hop et décroche un Grammy. Trois ans plus tard, Kendrick Lamar place le jazz au cœur de To Pimp a Butterfly (2015) en convoquant Kamasi Washington, Thundercat, Terrace Martin et Glasper lui-même.
Jazz Vision fait le pari inverse de la chapelle : suivre la musique par-dessus les barrières que les disquaires inventent pour ranger leurs bacs. Du beatmaker au contrebassiste, c'est la même conversation. (Faits : Glasper/Grammy, To Pimp a Butterfly, Billboard.)
Première vérité : personne ne finance un album avec le streaming. Un disque se monte comme un petit film, en empilant des sources. Aides publiques : le CNM (aide à la production phonographique, ex-FCM) et les régions.
Sociétés civiles : la SACEM (aide à l'autoproduction, neuf titres minimum), l'Adami et la Spedidam (droits voisins). Participatif : le crowdfunding marche, mais comme une brique, pas un budget ; il prouve surtout la demande.
Derrière chaque album indépendant : formulaires, budgets prévisionnels, justificatifs. Note d'espoir : des plateformes comme Qobuz versent ~5× plus que la moyenne (taux publié et audité), écouter peut redevenir un acte qui rémunère. (Sources : CNM ; SACEM ; Adami ; Qobuz/Billboard 2025.)
♪ La playlist de cet article1959 reste l'année miracle du jazz. En douze mois paraissent Kind of Blue de Miles Davis et Time Out de Dave Brubeck (Columbia), Mingus Ah Um (Columbia), The Shape of Jazz to Come d'Ornette Coleman (Atlantic), tandis que Coltrane grave Giant Steps (Atlantic).
Mais opposer cela à 2026 est un jeu de salon. Chaque époque a son génie et ses tics : hier, la contrainte du studio forçait l'essentiel ; aujourd'hui, la liberté autorise le meilleur comme le bavardage. Le rôle d'un magazine n'est pas de trancher, mais de faire dialoguer Kind of Blue et To Pimp a Butterfly.
Sur quinze jours, le festival attire plus de 250 000 festivaliers (fréquentation cumulée, scènes gratuites comprises ; ~55 000 entrées payantes) dans un village d'environ 1 200 habitants. Le dispositif dit tout du modèle : un chapiteau d'environ 10 000 places pour les têtes d'affiche, la salle L'Astrada pour l'intime, et surtout le Festival Bis, une scène entièrement gratuite sur la place de l'Hôtel de Ville, toute la journée.
Le payant finance, le gratuit irrigue : c'est ainsi qu'on renouvelle un public. À la lisière de la programmation officielle, une foule trois fois plus jeune passe sans transition d'un quintet hard bop à un set teinté d'afrobeat.
La leçon est économique autant que poétique : le live ne meurt pas, il se concentre, hôtels complets, terrasses pleines, toute une ville devenue décor. (Faits : Jazz in Marciac, history.)
Oubliez la carte postale. Le Caveau de la Huchette (1946, cave médiévale, lindy hop tous les soirs, décor de La La Land) est superbe, mais devenu très touristique (entrée de 34 à 39 €, files de voyageurs). Pour la jeune scène, direction La Gare, dans le 19e (1 av. Corentin Cariou, ancienne gare de la Petite Ceinture) : une jam de jazz chaque soir, à prix libre, des élèves du Conservatoire aux pointures de passage. (FAIT : Time Out)
Honnêteté : à La Gare, on écoute (la consigne est affichée, « la musique d'abord »). Ça danse après minuit en sous-sol, au Gore, mais sur de la techno. Pour danser le jazz pour de vrai, le rendez-vous est ailleurs : les bals swing. À La Bellevilloise (20e), le sous-sol tourne tout le week-end et accueille de vrais bals lindy hop avec orchestre live. (FAIT : La Bellevilloise)
Le reste du carnet suit la même boussole : un restau qui swingue (dîner et concert), une jam d'après-minuit, un disque, un film, une expo. On vise les salles pleines de gens qui bougent, pas les caves à selfies. Le jazz comme art de vivre, c'est moins ce qu'on accroche au mur que ce qu'on va vivre, ce soir, debout.
À l'origine, le jazz fait bouger les pieds. Le swing des années 1930 n'est pas une musique de salon, c'est une pulsation faite pour le corps, et son terrain de jeu s'appelait le Savoy Ballroom. Ouvert le 12 mars 1926 sur Lenox Avenue, en plein Harlem, ce hall de 930 m² (jusqu'à 4 000 personnes) avait deux particularités : une piste si longue qu'on la surnommait « the Track », et, contrairement au Cotton Club voisin, on y dansait Noirs et Blancs côte à côte. C'est là, sur l'orchestre de Chick Webb, que naît le Lindy Hop.
La danse émerge dès 1928, lors d'un marathon à Harlem, autour de George « Shorty » Snowden et Mattie Purnell. Le nom ? La légende le rattache à l'aviateur Charles Lindbergh, qui venait de « sauter » (hop) l'Atlantique : l'histoire exacte reste discutée. ESTIM. Puis vient Frankie Manning (1914-2009) : en 1935, il fait basculer sa partenaire par-dessus son dos, l'un des premiers air steps qui font littéralement décoller la danse. Il recevra en 2000 la plus haute distinction américaine des arts traditionnels.
Et à Paris ? On danse, beaucoup. Le rendez-vous le plus carré : « We Got Swing », le bal mensuel de l'association Swing Delight (orchestre live et DJ), à l'Espace Re-Corps (16A bd de Reuilly, 12e). Pour danser sans réserver, le Caveau de la Huchette (1946), où le lindy s'improvise pendant les concerts. Pour tout le reste, des bals mensuels aux bals d'été quai de Seine, l'agenda de référence est Swingin' Paris.
Faits : Savoy Ballroom, Frankie Manning, Swing Delight, Caveau de la Huchette, Swingin' Paris. Baptême « Lindbergh » : ESTIM. (légende discutée).
Dans un jazz français où la trompette, le sax et le piano se disputent la lumière, Adèle Viret avance avec un instrument qu'on n'attend presque jamais en première ligne : le violoncelle. Née en 1999, formée au classique à Montreuil, Rueil-Malmaison et Saint-Maur, puis au Conservatoire royal de Bruxelles et au Banff Centre, elle porte un nom qui dit déjà beaucoup : son père est le contrebassiste Jean-Philippe Viret. Mais elle s'invente une voix à part, avec son frère Oscar à la trompette.
En septembre 2025, le milieu l'a officiellement adoubée : « Révélation » aux Victoires du Jazz (cérémonie du 3 septembre 2025), après le tremplin Jazz Migration (promo 2023), la « Révélation » de Jazz Magazine et l'« Indispensable » de Jazz News. Tous les marqueurs de la profession pointent dans la même direction, et pourtant son nom ne dit encore rien au grand public : la définition même d'un talent caché.
Son premier album, Close to the Water (11 octobre 2024, Lézards Inouïs), tient en équilibre entre jazz et musique de chambre. Avec son quartet (Wajdi Riahi au piano et au Fender Rhodes, Oscar Viret à la trompette, Pierre Hurty à la batterie), elle compose une matière acoustique et intime. Le fil : l'eau. La plupart des morceaux ont été écrits près de la mer, en Bretagne, en Tunisie, sur le pourtour méditerranéen. À écouter sur Bandcamp, Spotify, Deezer, Apple Music ; en concert, suivez l'Adèle Viret Quartet.
Faits : Victoires du Jazz 2025, adeleviret.com, Bandcamp, France Info. Portrait d'après sources publiques, sans interview ni citation directe. Illustration : un violoncelle face à la mer (rendu gpt-image-2), ce n'est pas l'artiste.
Faut-il apprendre le jazz au conservatoire ? La question touche une vieille ligne de faille : la partition contre l'oreille, l'écrit contre l'oral. Côté chiffres, le jazz a longtemps fait figure de parent pauvre : environ 7 300 élèves vers 2001, moins de 3 % des inscrits. (FAIT : Epistrophy) Une décennie plus tard, près de 10 000 élèves, et 84 % des établissements proposant du jazz contre 72 % en 2001. La discipline existe même au sommet : le CNSMD de Paris a ouvert son département de jazz dès 1991, avec une classe d'improvisation générative en 1992.
Le vrai débat n'est pas « pour ou contre le conservatoire », mais comment transmettre une musique née de l'oralité. Les grandes pédagogies de l'enfance ont tranché : Suzuki fait jouer l'enfant à l'oreille avant qu'il ne lise une note, Kodály part du chant, Dalcroze passe par le corps. L'oreille et le geste d'abord, le solfège ensuite. Or le cursus jazz du CNSMDP fait justement la part belle à l'écoute et à l'improvisation : la caricature du conservatoire « tout solfège » résiste mal aux faits.
Reste un angle mort : l'accès. C'est le sens du contre-modèle britannique, Tomorrow's Warriors (fondé en 1991, en résidence au Southbank Centre) : un programme gratuit pour les 11-25 ans, qui cible en priorité la diaspora africaine, les filles, et celles et ceux qu'une barrière financière tiendrait à l'écart. Plus de 15 000 musiciens accompagnés (ESTIM.). La preuve par l'exemple : en 2023, Ezra Collective, dont les membres s'y sont rencontrés, devient le premier groupe de jazz à remporter le Mercury Prize.
Le format de la rubrique : à chaque numéro, une interview croisée d'un musicien (formé sur le tas, par l'oreille et la scène) et d'un directeur de conservatoire. Deux récits d'apprentissage face aux mêmes questions : à quel âge improvise-t-on, le solfège est-il un préalable ou un frein, faut-il payer pour apprendre. Honnêteté : dispositif présenté comme un format ; aucune citation n'est attribuée à un intervenant tant que l'entretien n'a pas eu lieu. Faits : Epistrophy, CNSMDP, Tomorrow's Warriors, BBC.
Le jazz, c'est l'art de l'instant : on ne prédit pas la note suivante, on l'invente. Et si vous en faisiez autant, par écrit ? Chaque numéro de Jazz Vision propose un exercice court et tenable. Mis bout à bout, sur une année, ils vous laisseront entre les mains une nouvelle complète, ou les pages d'un journal intime tenu au rythme de la musique.
Exercice n°0 : le contre-temps. Choisissez un souvenir où quelque chose n'a pas eu lieu comme prévu : un train raté, une rencontre, un silence de trop. Écrivez-le en une page, au présent, sans jamais nommer l'émotion : montrez-la par un geste, un objet, un son. Contrainte de la maison : pas un seul tiret long (oui, comme dans tout ce numéro). Terminez sur une phrase courte, qui retombe juste, comme un musicien qui referme un chorus.
À chaque numéro, une contrainte nouvelle : le personnage, le lieu, le dialogue, le point de vue, la chute. Au fil des parutions, vous passez de l'esquisse au récit. Les plus belles pages, envoyées à la rédaction, seront publiées dans un prochain numéro. Pour aller plus loin, notre atelier de dramaturgie en ligne (rubrique L'Atelier) déroule la méthode pas à pas, du désir du personnage à la révélation finale.
Rubrique d'écriture originale Jazz Vision. Voir aussi L'Atelier : jazz-vision.pages.dev/enquete
Le disque-frontière absolu : électronique, jazz et orchestre, sans jamais choisir de camp. L'un des derniers chefs-d'œuvre de Pharoah Sanders.
Le Mercury Prize fait album : afrobeat, highlife et hip-hop joués comme une fête. La preuve que le jazz remplit les salles.
Le chant jazz, vocalese compris, ramené au présent par une voix de 23 ans. Deux Grammys, zéro poussière.
Le rap le plus important de la décennie, traversé de jazz (Kamasi Washington, Thundercat, Glasper, Terrace Martin). La passerelle à son sommet.
La scène londonienne entière captée en trois jours par Gilles Peterson. Une carte d'état-major du jazz d'aujourd'hui.
Tous les titres ci-dessus existent réellement. Sources complètes : voir le dossier en ligne.
Django Reinhardt (1910-1953), guitariste manouche au génie intact malgré deux doigts brûlés, invente avec Stéphane Grappelli, au sein du Quintette du Hot Club de France (1934), un jazz proprement européen. Il s'éteint à Samois-sur-Seine, où un festival porte son nom depuis 1968.
Depuis 2017, après les crues de la Seine, le Festival Django Reinhardt se tient dans le parc du château de Fontainebleau. Mais le cœur bat ailleurs : aux jam sessions des campings de Samoreau et de la Petite Barbeau, où l'on joue « la pompe » jusqu'à l'aube, sans partition, par pure transmission orale. Biréli Lagrène, Stochelo Rosenberg, Adrien Moignard perpétuent et débordent le style. (Faits : Festival Django Reinhardt.)
Définir le jazz par sa grille harmonique, c'est rater l'essentiel. Le jazz est d'abord un geste : improviser, créer dans l'instant, en public, sans filet, en conversant. Une intention plus qu'un genre. C'est pourquoi on le retrouve partout, y compris loin de la musique.
Prenez Jean-Michel Basquiat. Le peintre était obsédé de bebop : il peignait en écoutant Charlie Parker en boucle, intitulait ses toiles d'après des standards (Now's the Time, CPRKR), couvrait ses œuvres de citations et de ratures, exactement comme un soliste cite, déforme et relance un thème. Sa peinture est du jazz : vitesse, sampling visuel, improvisation assumée.
Cette rubrique croisera, à chaque numéro, le jazz avec un art d'un tout autre genre, peinture, danse, cuisine, architecture, pour montrer que l'esprit jazz déborde largement la note bleue.
En 1959, au sommet de sa gloire, le saxophoniste Sonny Rollins disparaît. Non par caprice : pour ne pas déranger ses voisins, il va répéter seul, des heures durant, sur le pont de Williamsburg. Il y restera près de deux ans avant de revenir avec un album justement nommé The Bridge (1962). Le retrait comme condition de la maîtrise.
Le geste pose une question vieille comme la philosophie : faut-il s'isoler pour se trouver ? Les Anciens parlaient d'otium ; les musiciens, de woodshedding, travailler dans l'ombre. Rollins incarne l'idée que la liberté de l'improvisation se paie d'une ascèse solitaire.
Le jazz a divisé les philosophes : Adorno y voyait une fausse liberté, une marchandise standardisée ; Sartre, à l'inverse, faisait trouver à son héros de La Nausée une forme de salut dans un disque de jazz. Entre les deux, Rollins tranche par l'acte : il monte sur le pont, et il joue.
Au 1520 Sedgwick Avenue, dans le Bronx, un ado de 16 ans anime la fête de rentrée de sa sœur. DJ Kool Herc remarque que la foule s'enflamme sur le break, le passage rythmique d'un morceau. Avec deux copies du même disque, il l'isole et le prolonge à l'infini : le « Merry-Go-Round ». Coke La Rock prend le micro. Le hip-hop est né.
Les breaks venaient du funk, de la soul et du jazz-funk. Et la boucle se referme : quand le sampleur arrive, le hip-hop pioche dans les disques de jazz. Même geste, à deux générations d'écart, citer, détourner, faire danser, transmettre par l'oreille. (Faits : DJ Kool Herc, History.com, Rolling Stone.)
Depuis 1960, l'un des plus anciens d'Europe, né en hommage au mariage de Sidney Bechet à Juan en 1951.
Fondé en 1967 par Claude Nobs, au bord du Léman. 2ᵉ plus grand festival de jazz du monde.
Depuis 1973, l'Italie transforme une ville entière en capitale du jazz et de la soul.
Né en 1976, il fête ses 50 ans en 2026. Trois jours, des centaines de concerts.
Notre conseil : viser les scènes gratuites et les jams nocturnes autant que les têtes d'affiche, c'est souvent là que se joue le meilleur. (Faits : archives des festivals cités.)
Yussef Dayes (né en 1992 à Londres) est l'un des batteurs les plus suivis de la scène anglaise. Révélé avec Yussef Kamaal aux côtés de Kamaal Williams (Black Focus, 2016), il enchaîne What Kinda Music avec Tom Misch (2020), puis signe en 2023 son premier album solo, Black Classical Music (Brownswood / Nonesuch), avec Shabaka Hutchings, Tom Misch, Chronixx, Masego.
Son jeu, fluide, polyrythmique, nourri d'afrobeat et de broken beat, fait école. Mais c'est le titre de son disque qui dit le mieux son projet : refuser le mot « jazz » comme un ghetto, et l'appeler « musique classique noire ». Une revendication d'égale dignité.
Cette musique n'a jamais séparé la scène de la cité. Billie Holiday chante Strange Fruit contre les lynchages dès 1939 ; Mingus moque le gouverneur ségrégationniste dans Fables of Faubus (1959) ; Max Roach et Abbey Lincoln gravent We Insist! Freedom Now Suite (1960) ; Coltrane répond à Birmingham avec Alabama (1963).
Et l'État s'en est mêlé : pendant la guerre froide, les « Jazz Ambassadors », Gillespie, Ellington, Armstrong, Brubeck, promeuvent la liberté à l'étranger pendant que la ségrégation règne au pays. En 1957, Armstrong annule sa tournée en URSS pour protester contre Little Rock. Le jazz a toujours pris parti, mais rarement aimé qu'on l'enferme.
D'où la question, brûlante : peut-on, doit-on boycotter des artistes au seul motif de leur nationalité ? D'un côté, l'argument du pont : punir un musicien pour son passeport ressemble à une punition collective, l'inverse de l'universalisme jazz. De l'autre, l'argument du contexte : participer peut légitimer un pouvoir, et le silence n'est jamais tout à fait neutre.
Jazz Vision ne tranche pas : on pose le débat, on donne les faits, et on laisse l'oreille, et la conscience, de chacun décider. Fidèles à une musique qui a toujours préféré les ponts aux murs. (Faits : Jazz Ambassadors ; titres cités.)
En 1946, le critique Leonard Feather invente pour DownBeat le « Blindfold Test » : faire écouter un disque sans en révéler l'auteur, et recueillir le verdict à l'aveugle. Sans étiquette, on juge ce qu'on entend, pas ce qu'on croit savoir.
Jazz Vision le rend participatif : chaque trimestre, une playlist (QR code) où vous votez ce que vous adorez ou détestez, à l'aveugle. Résultats commentés au numéro suivant.
Les outils : iReal Pro (play-along sur grilles, devenu un standard) et un bon métronome. Les écoles vidéo : Open Studio (fondé par Adam Maness & Peter Martin), Pickup Music, Scott's Bass Lessons. Et l'infini de YouTube, à condition de s'y tenir.
Mais la vraie méthode n'a pas changé : jouer avec les disques, transcrire à l'oreille, faire ses gammes dans l'ombre. Les écrans accélèrent ; ils ne remplacent pas l'oreille. (Exemples non sponsorisés.)
Dîner + concert : la formule monte. À Paris, le Bal Blomet (rouvert en 2017) marie table et scène. Une adresse par numéro.
1 av. Corentin Cariou, 19e. Une jam de jazz tous les soirs, à prix libre, vrai public jeune. On y écoute le jazz ; on danse en sous-sol au Gore (techno) après minuit. FAIT
Le vrai jazz commence quand les concerts finissent. Les jam sessions (Sunset-Sunside, Caveau, campings de Marciac) : l'épreuve du feu, sans filet.
La plus belle nouvelle sur le jazz : Johnny Carter, décalque de Charlie Parker. L'énergie du bebop, mise en mots.
Dexter Gordon en musicien exilé à Paris, B.O. d'Herbie Hancock. En contrepoint nerveux : Whiplash (2014).
Rencontres d'Arles (6 juil.-4 oct. 2026). (Re)découvrir Guy Le Querrec (Magnum), Herman Leonard, William Claxton.
Faits : Caveau de la Huchette ; Cortázar ; Tavernier ; Rencontres d'Arles ; Magnum.
On connaît l'acteur de La Mouche et de Jurassic Park. On connaît moins le pianiste, à tort. Jeff Goldblum dirige depuis plus de trente ans son propre orchestre de jazz, le Mildred Snitzer Orchestra, et joue chaque semaine, depuis des années, dans un restaurant de Los Angeles.
En 2018, il publie un vrai premier album, The Capitol Studios Sessions (Decca), avec le trompettiste Till Brönner et les chanteuses Imelda May et Haley Reinhart. Le disque entre n°1 du classement jazz du Billboard. Pas un coup de com' : un swing réel, une joie communicative.
Ce que ce grand écart nous apprend dépasse Goldblum : la musique n'est pas réservée aux musiciens « officiels ». Scientifiques, cuisiniers, écrivains, comédiens : beaucoup la pratiquent comme on respire. Cette rubrique ira les chercher là où on ne les attend pas. (Faits : Decca / Billboard ; Rolling Stone.)
En 2008, le chirurgien et musicien Charles Limb (Johns Hopkins) glisse des pianistes de jazz dans une IRM et leur demande d'improviser. Résultat (PLOS One) : pendant l'impro, le cortex préfrontal dorsolatéral, siège du contrôle et de l'autocensure, se met en veille, tandis que le cortex médian, celui de l'expression de soi, s'allume. Le cerveau lâche prise pour créer : la signature du « flow ».
Au-delà de l'impro, des décennies de recherche relient la pratique musicale à la mémoire, l'attention et le langage (travaux de Nina Kraus ; gains mesurés par Glenn Schellenberg ; programmes comme El Sistema). Prudence : le fameux « effet Mozart » a été largement exagéré, ce qui compte, c'est de jouer, pas d'écouter passivement.
Pourquoi cette rubrique ? Parce que le public la réclame : en kiosque, la presse de sciences est l'un des rares segments qui progresse. Le jazz a tout à gagner à se raconter aussi par la tête. (Limb et al., PLOS One 2008 ; Schellenberg ; Kraus.)
Miles Davis a 22 ans quand il débarque à Paris pour le Festival International de Jazz. Une semaine durant, il vit au rythme de Saint-Germain-des-Prés, entre Boris Vian, Sartre et Beauvoir. Il y rencontre Juliette Gréco : on raconte qu'ils ne se lâchent plus la main. Sartre lui demande pourquoi il ne l'épouse pas ; Miles répond, dit-on, « parce que je l'aime trop pour la faire souffrir ». De retour aux États-Unis, le racisme rend l'histoire impossible, après une humiliation au restaurant, il demandera à Juliette de ne plus venir. Ils s'aimeront, à distance, toute leur vie ; avant de mourir, Miles fera un dernier voyage à Paris pour lui dire adieu.
En miroir, la rubrique donne la parole à un·e musicien·ne d'aujourd'hui qui raconte sa vie de jazz : le van en panne, les cachets payés trois mois plus tard, la coloc à six, le jour-job, et la grâce d'un set à deux heures du matin qui fait tout oublier. La même vocation, soixante-dix ans après. (Écho contemporain, illustration ; la rubrique recueillera de vrais témoignages.)
♪ La playlist de cet article
En 2011, l'équipe de Robert Zatorre et Valorie Salimpoor (Institut neurologique de Montréal) le démontre, imagerie à l'appui : un frisson musical libère de la dopamine dans le striatum, en deux temps, anticipation puis plaisir. La musique, récompense purement culturelle, mobilise le même circuit que la nourriture ou l'argent. (FAIT, Salimpoor et al., Nature Neuroscience, 2011.)
À l'hôpital, l'effet se chiffre. Une méta-analyse de 92 essais randomisés (7 385 patients) mesure, autour d'une opération, une baisse nette de l'anxiété et de la douleur, et un moindre recours aux antalgiques. Effet réel mais modéré : un complément, jamais un substitut au soin. (FAIT, Kühlmann et al., British Journal of Surgery, 2018.)
Plus émouvant encore : chez les grands prématurés, une musique douce composée pour eux et diffusée au casque renforce des réseaux cérébraux fragilisés par la naissance précoce (Hôpitaux universitaires de Genève). (FAIT, Lordier, Hüppi et al., PNAS, 2019.)
En France, l'association Musique & Santé (1998) fait jouer des musiciens au chevet des patients, de la néonatalogie aux personnes âgées et en prison. Honnêtement : la musique y recrée du lien et de l'estime de soi, mais aucun effet « anti-récidive » n'est démontré. Et ces études portent sur la musique, pas sur le jazz seul : disons que la musique fait du bien, et que le jazz en est une des voies, celle de l'improvisation et du lâcher-prise. (FAIT, Musique & Santé ; RCT Gold et al., 2020.)
♪ La playlist apaisée de cet article
Tout commence du côté de l'argent défendu. À La Nouvelle-Orléans, le quartier réservé de Storyville (1897-1917) sert de matrice : dans ses maisons closes, des pianistes comme Jelly Roll Morton trouvent une scène et un salaire. Puis vient la Prohibition (1920-1933) : en fermant les bars légaux, elle fait éclore les speakeasies, et les gangsters qui fournissent l'alcool comprennent vite qu'un orchestre fait venir, et rester, la clientèle. L'illégalité finance la musique. (FAIT, Britannica ; The Mob Museum.)
Le symbole ? Le Cotton Club de Harlem (1923), repris par le bootlegger Owney Madden pour écouler sa bière : musiciens noirs, public blanc, décor de « plantation ». Duke Ellington y est l'orchestre maison de 1927 à 1931 et y gagne sa stature nationale ; à Chicago, Al Capone tient le Grand Terrace où règne le pianiste Earl Hines. (FAIT, Cotton Club ; BlackPast.)
Le cinéma a prolongé ce parfum de nuit : pour Ascenseur pour l'échafaud (Louis Malle, 1958), Miles Davis improvise toute la musique en une seule séance, devant les images projetées ; sa trompette accompagne l'errance de Jeanne Moreau, désir et solitude devenus emblèmes du noir à la française. (FAIT, B.O. Ascenseur pour l'échafaud ; CNC.)
Et l'actualité tombe à pic : le 19 juin paraît Sexe & Musique de Rosario Ligammari (éditions Le Mot et le reste). Sa thèse : la musique populaire fut le véhicule par lequel le discours sur le désir s'est libéré, « rock'n'roll », dans l'argot afro-américain, désignait d'abord la danse et le sexe. De quoi rouvrir, sans rougir, le dossier du jazz et de l'interdit. (FAIT, Le Mot et le reste, 2026.)